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2026-06-01

Lectures en cours : après le libre et les communs

Il est temps de repenser notre rapport aux licences libres, voire de s’en détacher pour continuer de créer (des outils) tout en menant des luttes (autour des questions d’éthique, de diversité ou d’écologie). C’est le constat en creux de Yann Trividic et d’Aymeric Mansoux, dans deux textes complémentaires qui permettent de reconsidérer le libre au sens large (logiciels, contenus, outils, positionnements). Deux textes qui rejoignent de nombreuses initiatives visant à déconstruire ce qui nous semblait si évident il y a une dizaine d’années.

Après le libre

Dans un article pour la Revue Téméraire (Citation: , ) (). Après le Libre. Consulté à l’adresse https://www.yanntrividic.fr/articles/apres-le-libre , Yann Trividic lance une réflexion politique sur le logiciel libre, en lien direct avec le développement du logiciel OutDesign (outdesign.deborderbollore.fr) : nous devons prendre en considération les conditions matérielles des personnes qui utilisent ou qui contribuent aux logiciels libres. Cette approche matérialiste marxiste est une forme de stratégie pour construire un rapport nouveau aux outils que nous créons et diffusons, dans l’idée de faciliter la possible adoption de nouvelles façons de faire des livres. L’idée principale de OutDesign, ou plutôt de IDML Pandoc reader (la brique procédurale au centre de l’outil à interface graphique en cours de finalisation), est de continuer d’utiliser le logiciel Adobe InDesign tout en ouvrant la voie vers d’autres manières de produire simultanément des sorties variées (formats imprimables, versions web, fichier EPUB, etc.).

[L’approche matérialiste du libre] consisterait à préserver ce que le socle idéologique du Libre – diffusion, mutualisation, autonomie – tout en reconnaissant son écueil originel : un développement historiquement inscrit dans un entre-soi technique, masculin et blanc. Admettre cette tension, c’est se donner les moyens de réactualiser le projet initial du Libre, en le mettant véritablement au service d’une visée éthique, libertaire et émancipatrice, ancrée dans les réalités sociales.

Je comprends l’intention et le projet, à la fois inclusifs et pragmatiques, mais continuer d’utiliser un outil comme InDesign n’est-ce pas reproduire des logiques inhérentes aux logiciels propriétaires ? Ou plus spécifiquement à des fins de profit en faisant abstraction du reste (les questions éthiques, d’écologie, de diversités, de nuisances diverses, etc.). L’idée de patcher une réalité imparfaite est probablement la meilleure façon d’aller de l’avant, d’embarquer des personnes qui ne peuvent/veulent/souhaitent pas adopter d’autres approches qui nécessitent un temps infini et une curiosité dont seul·e·s quelques happy fews comme moi peuvent se permettre. Il s’agit d’un pas de côté. D’où l’importance et la limite de ce type d’initiative.

Car même les jardins clos doivent parfois s’ouvrir, ne serait-ce que pour maintenir leur hégémonie. C’est précisément dans ces interstices qu’il faut creuser : en documentant les usages, en mutualisant les savoirs, en articulant les compétences, en intégrant les contraintes matérielles de chacun⋅e. Et surtout, en visibilisant – ou en exécutant – les coups libristes, faits ou à faire. C’est dans ces designs tactiques, situés et concrets, que peut s’esquisser un véritable Libre matérialiste : un Libre qui agit pour réellement partager les conditions d’accès à ses propres logiciels.

Nothing in Commons

Les écrits d’Aymeric Mansoux sont relativement rares, surtout ses textes personnels – qui proposent souvent un long développement (et donc qui se méritent). Aymeric Mansoux est plus habitué à des écrits collectifs variés et multiples (via Lurk, le wiki permacomputing, ou encore BLEU255). “Nothing in Commons” (Citation: , ) (). Nothing in Commons: the End of Digital Collective Ownership?. Ownership. Consulté à l’adresse https://www.collectiefeigendom.nl/en/ownership/digital-collective-ownership est un texte long, un chapitre du web documentaire Ownership, et plus spécifiquement le pendant numérique de réflexions diverses sur la propriété. Aymeric Mansoux analyse les licences dites libres, au sens large, avec une approche façon bilan et un angle très critique.

Digital agency and autonomy discussions have been hijacked by nationalist digital sovereignty agendas. Diversity in computational cultural practices has been greatly damaged by the emergence of new toxic social classes loosely justified by meritocracy and one’s ability to contribute to the digital commons.
[…]
The cognitive dissonance present today in all the communities who have invested time and energy into systems of global and digital collective ownership is unprecedented.

Le constat, dont le contexte et l’historique sont longuement détaillés, est sombre pour celles et ceux qui ont cru dans les communs numériques basés sur les licences libres. Toute cette énergie à convaincre du pouvoir libérateur des licences Creative Commons (ou d’autres systèmes d’attribution ouverts) a finalement principalement servi des intérêts libertariens ou capitalistiques. En d’autres termes, un empire s’est construit autour de ces ressources mises à disposition librement (dans tous les sens du terme), un empire dont les valeurs ou les principes ne correspondent pas aux idées sous-jacentes de la plupart des initiatives se réclamant du libre. C’est en quelque sorte la différence entre open source et libre : le premier est pensé pour faciliter une logique de partage sur fond d’accélérationnisme et d’innovation rentable, sans prendre en compte les conditions d’exercice de ces licences (l’important c’est d’avancer pour créer des trucs) ; le deuxième vise l’épanouissement et l’autonomie de celles et ceux qui accèdent aux contenus/outils sous ce type de licence (l’important c’est d’apprendre et de respecter des principes énoncés). Après plusieurs développements sur ces questions, Aymeric Mansoux propose une analyse suivie d’une voie de sortie : la diversité des modes d’attribution a été bien trop lissée, contribuant à une mono-culture dont l’intention universaliste n’est pas compatible avec des situations très hétérogènes. Il faut donc s’engager plus fortement dans une multitude de processus qui intègre des positionnements politiques.

This new development offers to rethink digital collective ownership, in which a universal understanding of freedom and openness is the foundation, into one where questions of ethics, gender, ecology, and harm are central.

On retrouve ici une tension entre l’artisanat et l’industrialisation – que je pointe sans développer. La possibilité de créer et diffuser des outils imparfaits, situés, personnalisés, est probablement la seule solution pour nous prémunir de récupérations. Comment ne pas résister au fait de faire du sur-mesure, et de rester ingérable ?

Les textes de Yann Trividic et d’Aymeric Mansoux me semblent très fortement connectés, et expriment tous les deux à leur manière les limites de la philosophie du libre (au sens large), dont les contours peuvent être à nouveau définis. Entre “libre matérialiste” et “bricolage contre-culturel subversif”, voilà des modalités d’action réjouissantes.

Références

Mansoux (2025)
(). Nothing in Commons: the End of Digital Collective Ownership?. Ownership. Consulté à l’adresse https://www.collectiefeigendom.nl/en/ownership/digital-collective-ownership
Trividic (2025)
(). Après le Libre. Consulté à l’adresse https://www.yanntrividic.fr/articles/apres-le-libre