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Du papyrus à l'hypertexte de Christian Vandendorpe

  • Vandendorpe, C. (1999). Du papyrus à l’hypertexte: essai sur les mutations du texte et de la lecture. La Découverte. Consulté à l'adresse https://vandendorpe.org/papyrus/PapyrusenLigne.pdf

Lecture en cours du livre de référence de Christian Vandendorpe, Du papyrus à l’hypertexte: essai sur les mutations du texte et de la lecture.

Citations et notes

“Par honnêteté intellectuelle, autant que par esprit de recherche, l’essentiel de la présente réflexion a donc été d’abord rédigé à l’aide d’un outil d’édition hypertextuelle élaboré à cette fin et dont les fonctions se sont raffinées au fur et à mesure que se précisaient les besoins. Ce n’est qu’à l’étape finale de la rédaction que les pages ainsi créées ont été intégrées dans un traitement de texte et retravaillée en vue d’une publication imprimée.” (p. 10) Il s’agit donc d’une démarche performative, même si le résultat (le livre édité et imprimé) n’en garde aucune trace. C’est dommage, et en même temps cette édition date de 1999.

“Alors que la lecture du livre est placée sous le signe de la durée et d’une certaine continuité, celle de l’hypertexte est caractérisée par un sentiment d’urgence, de discontinuité et de choix à effectuer constamment.” (p. 11)

(p. 15-16) L’écriture serait une forme de libération des 3 contraintes de l’oralité (moment, débit, temps). Mais l’écriture fait perdre des nuances et une identité, elle (l’oralité) revient pour donner une identité et pour habiller les textes désormais froids.

(p. 17) L’écriture n’était que support de l’oralité, puis :

  • 4e siècle : première lecture sans parler (Augustin) ;
  • 7e siècle : arrivée de la ponctuation ;
  • 11e siècle : généralisation de la ponctuation ;
  • 12e siècle : les textes sont écrits pour être lus et non plus parlés.

“Pour une part importante des échanges, désormais, le texte tiendra lieu de contexte.” (p. 19) Contrairement à l’oralité qui était le contexte même.

“Ce qui était fluide et mouvant peut devenir précis et organisé comme le cristal, la confusion peut céder la place au système.” (p. 20) (À propos de l’oralité et de l’écriture.)

(p. 22-23) Christian Vandendorpe passe peut-être à côté de quelque chose : l’écriture, en tant que possibilité de transcription de l’oralité, apporte aussi la dimension d’inscription au moment de la lecture. En d’autres termes l’écriture permet de transcrire l’oralité et donc de lire, mais aussi d’écrire au moment de la lecture, et donc d’inscrire de nouveau.

“Même avec des moyens d’enregistrement moderne, l’oral reste essentiellement prisonnier du fil temporel et installe son auditeur sans la dépendance de celui-ci.” (p. 27) Il est intéressant de noter que depuis des formats ou des standards sont apparus, introduisant une structure dans le son, comme le format DAISY.

“[…] l’écrit apparaît comme la face idéalisée du langage, le lieu où celui-ci peut prétendre à la perfection.” (p. 28)

(p. 30) De la même façon que l’écriture était une recherche de perfection par rapport à l’oralité, l’impression a permis l’application de normes pour atteindre une certaine perfection et maîtrise. Le numérique serait alors, dans une certaine mesure/dimension, le prolongement de cette recherche effréné, inexorable (maniaque ?).

“Chaque microseconde ainsi gagnée se traduit pour le lecteur par une efficacité accrue.” (p. 34) Il y a une véritable recherche de performance : ne pas perdre de temps, disposer d’un possibilité de transmission d’information sans équivoque (programmatique ?).

(p. 40) Le XML TEI serait une des formes les plus aboutie ou avancée d’un langage écrit normalisé, décrit et (peut-être) neutre. Avec tout ce que peut induire de jusqu’au-boutisme le XML TEI…

(p. 40) Par ailleurs l’usage de dialogues dans l’écriture est un moyen pour son auteur de “charger en émotions” un texte.

(p. 41-42) L’écriture serait linéaire (et non tabulaire), mais Christian Vandendorpe prétend le contraire : “L’œil peut embrasser la page d’un seul regard.” Encore faut-il que le texte soit structuré (paragraphes, titres, etc.) ou que le lecteur ait les compétences pour lire une page (et non des lignes).

(p. 43) Il y a 3 types de linéarité, 3 plans : du contenu, du matériau langagier et du média.

(p. 44-45) La culture orale a mis en place des systèmes de mémorisation, systèmes qui n’ont plus d’intérêt à l’écrit. La “tabularité visuelle” va prendre le pas sur le “domaine auditif”, ce qui est peut-être une perte énorme, puisqu’alors on s’appuie systématiquement sur un support et non sur la mémoire (voir Platon sur le problème que pose l’écriture).

(p. 49-50) Étonnamment le lien hypertexte peut induire une lecture linéaire, contrairement au livre dont l’on peut prendre la mesure de l’épaisseur. C’est là l’un des problèmes majeur du livre numérique, encore non résolu.

(p. 51-52) Le volumen était une véritable transcription de l’oralité, avec cette dimension de linéarité : lecture continue du début à la fin.

“Pire encore, comme nous l’apprend Martial, le lecteur devait souvent s’aider du menton pour réenrouler le volumen, ce qui avait pour effet de laisser sur la tranche des marques assez malvenues pour les usagers d’une bibliothèque.”

(p. 52) Le premier codex était en fait un cahier de note, ce qui est assez étonnant : il a d’abord été utilisé pour écrire et non pour transmettre directement !

“En bref, la page permettra au texte d’échapper à la continuité et à la linéarité du rouleau : elle le fera entrer dans l’ordre de la tabularité.” (p. 53)

“Aussi le codex est-il le livre par excellence, sans lequel notre civilisation n’aurait pu atteindre son plein développement dans la quête du savoir et la diffusion de la connaissance.” (p. 53) Voir le livre d’Albert Labarre : L’histoire du livre (http://www.sudoc.fr/074103253, https://www.cairn.info/histoire-du-livre–9782130519928.htm)

(p. 53-54) La dimension de page est essentielle dans la constitution d’une lecture qui n’est plus linéaire. La lecture peut ainsi devenir sélective grâce à l’autonomie de la page et à sa structuration.

“[…] le potentiel de la page comme espace sémiotique discret […]” (p. 55) Des débuts de l’imprimerie à (presque) aujourd’hui, il y a une recherche continue de mise en tabularité du texte : colonnes, gloses, intertitres, blocs liés, emphases, etc. Que ce soit les premiers livres imprimés ou les sites des journaux.

(p. 56) Exemple de la pagination qui est un outil pour le lecteur qui “favorise aussi la discussion sur les textes.” C’est le point de départ vers d’autres moyens de plus en plus sophistiqués.

(p. 56) Ce ne sont pas que des moyens de lire le texte mais aussi d’y accéder, des “modes d’accès au texte” comme des index ou des tables des matières.

(p. 58) Le texte devient surface et non plus “fil” : la linéarité n’est plus un passage obligé.

(p. 58-60) L’histoire du livre oscille entre traduction sémantique et recherche formelle : je ne suis pas d’accord avec cette acception de Christian Vandendorpe, dans la mesure où il ne s’agit pas que de plaisir visuel. Il serait pertinent d’invoquer des théories du champ du design.

“En somme, le défi du texte imprimé est d’établir un équilibre entre les exigences du sémantique et celles du visuel, l’idéal étant évidemment de combiner ces deux modes d’accès au texte sous un axe cohérent.” (p. 61)

(p. 61) Cela prend du temps mais les aspects visuels et les aspects sémantiques tendent à se réunir : par exemple un titre de livre sur une couverture ne sera plus coupé pour privilégier le fond à la forme, et la mise en page justifiée est même parfois abandonnée pour ne pas couper les mots !

(p. 64) À la logique du discours (linéarité temporelle) vient se substituer une logique spatiale (tabularité sémiotique ?), dans le cas de la presse, afin de lier les “unités informationnelles” avec des moyens graphiques.

“Un ouvrage est donc dit tabulaire quand il permet le déploiement dans l’espace et la mise en évidence simultanée de divers éléments susceptibles d’aider le lecteur à en identifier les articulations et à trouver aussi rapidement que possible les informations qui l’intéressent.” (p. 65) Il y a donc deux “réalités différentes” pour la notion de tabularité :

  • tabularité fonctionnelle : navigation dans l’ouvrage ;
  • tabularité visuelle : navigation dans la page.

(p. 68-69) Distinction nécessaire entre différents types d’ouvrages qui nécessitent différents types de tabulation : livre savant, roman, livre pour la jeunesse.

“Loin d’être un donné, même cognitif, le sens est le produit de notre activité de compréhension ou d’expression et n’a d’existence que dans le processus même qui le fait naître.” (p. 72)

“La caractéristique essentielle de l’écrit, et qui le distingue profondément de l’image, réside dans le fait qu’il fonctionne de manière codée et régulière, à la fois pour la production de significations et pour la compréhension de celles-ci.” (p. 76) La lecture permet au lecteur “d’avance en terrain connu” : le contexte et la donnée sont fusionnés, le texte acquire une certaine indépendance.

(p. 77) La lecture a un fonctionnement mécanique : “Grâce à l’opération de lecture, un contexte est sélectionné parmi les réseaux cognitifs du sujet et mis en relation avec les données proposées par le texte lu, engendrant ainsi des effets de compréhension qui vont en se répétant dans une chaîne continue et, en principe, sans faille.”

(p. 78) La mécanisation de la lecture a une limité : le lecteur peut “vagabonder” et ainsi décrocher d’un texte. C’est pour cela que certains auteurs cadrent leurs récits, pour garder le lecteur captif.

“L’espace de la page, avec ses jeux de marge, de couleur et de typographie, produit des effets d’ordre visuel qui peuvent certes solliciter l’attention du lecteur, mais aussi le détourner de la lecture. Selon la nature des opérations sémantiques exigées du lecteur, on pourra avoir intérêt à neutraliser l’effet visuel par le recours à une typographie régulière et la sobriété de la mise en pages.” (p. 81)

“Les signes qui produisent un effet ne sont pas nécessairement d’une nature différente de ceux qui produisent du sens.” (p. 82)

(p. 83-86) Un même texte brut peut avoir une interprétation différente en fonction du lecteur et du contexte dans lequel il le lit.

(p. 90) Christian Vandendorpe pose un postulat qui me questionne : l’hypertexte recouvre pour lui les fonctionnalités permises par le texte et pas uniquement par les liens entre des documents. Il semble que par hypertexte Christian Vandendorpe parle en fait d’HTML dans ses possibilités sémantiques et interactives, et non pas du seul lien entre deux pages web.

“Avec l’hypertexte, la part du visuel dans le texte et la dimension iconique sont en voie d’expansion, du fait que l’auteur peut se réapproprier la totalité des outils d’édition dont l’invention de l’imprimerie l’avait dépossédé.” (p. 91) L’auteur peut avoir la légitimité d’intervenir sur le livre comme matériel, sur sa forme, alors que ce n’était pas/plus le cas avec l’imprimé. Deux questions surgissent ici :

  • est-ce que l’auteur peut le faire ? Il s’agit là de savoir s’il a les compétences mais pas que ;
  • est-ce que l’auteur doit le faire ? l’éditeur est l’expert du livre et le gardien d’une exigence et d’une cohérence pour sa maison ou sa collection.