carnet

est-ce moi ou le paysage qui se déplace ?

Zeitgeist : le fond, la forme, et le reste

Satisfaire les métamorphoses de la forme pour mieux les dépasser, rétablir une intimité plus précise avec notre fonds, mesurer plus finement encore la densité d’un texte, apprécier au plus juste la fécondité d’un corpus, qui ainsi pourra encore véritablement _peser_ au-dedans d’une interface, mettant en appétit le lecteur, sans pour autant épuiser, à la première consultation, sa curiosité naissante.

Frank Adebiaye vient de présenter un projet fort intéressant. Zeitgeist est “une entreprise littéraire”, quelque chose se rapprochant du livre, un texte qui, dans ses formes et dans son cœur même, mêle et entrelace :

  • la lecture numérique : le fichier est structuré, avec une numérotation des paragraphes ; le texte peut être lu de façon aléatoire et en ligne ici ; et l’arrivée prochaine d’une version EPUB est prévue - qui ne sera surement pas très différente du fichier HTML5 ;
  • le Web, parce que la base du code de ce livre est du HTML5 (ainsi qu’un peu de JavaScript), et que la première diffusion est celle de la version lecture aléatoire en ligne, ici ;
  • la diffusion numérique, le fichier source à la base de toutes ces déclinaisons étant bientôt déposé sur Github - le site de partage de code permettant de gérer les versions des logiciels ;
  • le papier : parce qu’il y a une version papier qui découle directement du fichier initial (HTML5), par le biais d’une impression directement dans le navigateur, chose possible notamment du fait de la structuration du texte.

Ce qui est fascinant dans ce projet c’est que la chaîne de publication est la même pour les différents supports - lecture aléatoire en ligne, version papier, fichier EPUB. Un seul fichier en HTML5, convenablement structuré, permet ensuite d’envisager différentes déclinaisons : une version en ligne qui propose une lecture numérique originale, un livre papier, un livre numérique, et un fichier HTML versionné - le fichier initial étant déposé sur Github.

Je n’aborde pas la partie “typographique” du projet, ce que l’on peut voir ici est déjà beau pour les yeux et le cerveau.

La simplicité, la cohérence, la complémentarité fond → forme, le workflow, et l’originalité de ce projet me laisse béat d’admiration. Il y a finalement assez peu de projet numérique excitant et novateur, celui-ci en fait partie.

Le Web et les flux

Les formes informent le sens qui informe les formes.

Ces temps-ci beaucoup de questions sur la lecture du Web, de l’évolution de nos pratiques, des formats et des outils. Des interrogations aussi sur la forme des livres numériques, tout cela est lié et ce n’est pas une coïncidence… Moi-même je redécouvre le Web avec un lecteur de flux RSS sous forme de logiciel et non d’application web, pour faire le choix du confort de la lecture hors connexion. Mais où sont d’ailleurs les données ?

Qu’est-ce que le flux sans capacité de le lire ?

Les trois temps de l’écriture (numérique)

Les biens d’un moine sont réduits en principe au strict minimum, de manière à l’affranchir de tout désir de posséder, ce despote absolu du cœur de l’homme, et à préserver intacte la liberté de pérégrination, celle “des nuages qui passent et de l’eau qui coule”.

Quelques notes en dehors de toute considération de contenus, plutôt du côté tuyaux.

L’écriture

Comment écrire “en numérique”, quels langages, quelles interfaces et quels outils utiliser ? Je pense qu’on ne peut plus parler de traitement de texte.
La solution offerte par le Markdown me semble évidente : écrire dans un format simple, interopérable, pérenne et facilement exportable (en HTML, EPUB, .odt…). Et permettant de s’extraire des bases de données.
Le nombre d’applications est trop important pour les lister, mais elles doivent remplir quelques conditions :

  • possibilité d’écrire en Markdown ;
  • options de synchronisation ;
  • options d’export (au moins en HTML), en laissant à d’autres systèmes/applications le soin de la génération/publication (il est bon de savoir séparer les fonctions).

La synchronisation

Parce qu’écrire en numérique c’est écrire sur plusieurs supports, les devices doivent se synchroniser entre eux pour que l’expression “écriture numérique” ait un sens, pour que les textes puissent être augmentés facilement sans se poser la question de quels fichiers. Et je pense que l’on est désormais tous d’accord pour admettre que ce ne sont plus là des considérations d’une minorité d’ultra-connectés.
Dropbox n’est pas une solution convenable, tout comme l’écriture en “streaming” (par exemple avec des interfaces web comme Wordpress).

La publication

Parce qu’écrire “en numérique” est avant tout rendre disponible les textes. Blog, site, livres numériques, tweets… les possibilités offertes sont surement aussi nombreuses que les applications d’écriture. On peut aussi parler de génération lorsque l’on part de fichiers - et justement en Markdown. Maîtriser ces interfaces est une prérogative incontournable :

  • portabilité des solutions ;
  • ouverture des formats et des systèmes ;
  • respect des standards (HTML, EPUB…) ;
  • et interopérabilité.

Partant du principe que publier est rendre disponible, je laisse volontairement de côté l’aspect diffusion/propulsion.

Mouvement, connexion et synchronisation

La quasynchronicité permet de se focaliser sur la future connectivité tout en l’oubliant parfois l’espace de cet instant. Futile mais indispensable.

Pour celles et ceux qui prennent le train régulièrement et qui ont besoin/envie d’être connectés, l’exercice est délicat à gérer, autant avec nos machines qu’avec nos habitudes.
Qu’est-ce que ces mouvements nous apportent dans nos exercices de connexion ?

Une gestion différente de la connexion

Ne plus considérer la connexion comme une évidence et comme une nécessité mais comme quelque chose qui se fera ou qui devra se faire, à un moment ou à un autre, pendant le voyage mais peut-être aussi à l’arrivée. La connexion n’est pas une fin en soi, tout comme l’accès à une ressource web ou l’envoi d’un message.

Accepter la déconnexion

L’accepter et même la choisir, pour ne pas que la recherche de réseau - et l’attente - ne devienne une quête sans fin. Il faut alors organiser cette phase : par exemple par l’ouverture d’un certain nombre d’onglets dans le navigateur, la synchronisation de fichiers/dossiers, ou le fait de couper les applications gourmandes en connexion…
La synchronisation n’a besoin que de connexions intermittentes, et non d’une connexion permanente, il faut aussi accepter cela. Ce sera de plus en plus difficile à appréhender à l’heure notamment des tablettes ou du streaming.

Vivre la connexion plus intensèment

Apprendre à travailler/vivre hors connexion c’est réserver les périodes de connexion à ce qui nécessite réellement une connexion. On ne s’en rend plus compte mais beaucoup de choses peuvent être faites sans connexion sans que cela n’ait d’incidence particulière sur notre vie et/ou notre travail. Les périodes de connexion sont alors des moments d’intense connectivité : les recherches, consultations… y sont rassemblées.

Mieux gérer la connexion après

Appréhender les connexions intermittentes permet aussi de mieux gérer la connexion en “mode normal” : faire l’économie des chargements inutiles sur le Web, réduire la réception ou l’envoi de données, la fréquence des synchronisation.

Billet écrit, généré et mis en ligne depuis un train.

Du plomb au numérique, quelques questionnements

Les fontes sont un objet technique et juridique complexe, car s’y mêle à la fois une dimension artistique, une dimension logicielle, ainsi que des attentes et des scénarios d’usage divers.

Ce lundi 11 février 2013, une conférence d’Alice Savoie a eu lieu aux Archives municipales de Lyon, organisée par le Musée de l’imprimerie de Lyon, dans le cadre de Type Display :
Du plomb au numérique : Gill, Times, Univers et autres anecdotes typographiques

L’objectif de cette conférence était de prendre du recul sur les évolutions de la typographie : de la composition mécanique à la composition numérique en passant par la photocomposition. Chaque mutation connaît des phases successives d’adaptation des caractères précédemment créés, puis des stades de création avec les différentes avancées et contraintes techniques, soulevant des questions de dessin des caractères, de fabrication des fontes, de production et d’industrialisation.
Alice Savoie hésite sur le fait que le numérique est tout à la fois une évolution et une révolution, sans être définitive sur le qualificatif - à mon sens à juste titre.
Sur la fin de la conférence Alan Marshall - le directeur du Musée de l’imprimerie - et Alice Savoie s’accordent sur le fait que le numérique a été un moyen, pour beaucoup de fonderies, de gagner leur indépendance. Depuis plusieurs années on assiste à un mouvement similaire à celui du début du 20e siècle : un retour à la créativité et au dynamisme.

L’objet de cette conférence était bien l’évolution jusqu’au numérique, c’est pourquoi les questions soulevées par la création numérique, l’écriture numérique ou la lecture numérique n’ont pas - ou assez peu - été abordées. Malgré tout plusieurs questions - parmi d’autres - me viennent après coup :

  • le choix des licences, lié à la dématérialisation des polices, est déterminant quant aux possibilités de collaborations créatives, et notamment l’enrichissement de fontes pour plusieurs alphabets. Sujet abordé à travers le manuel Fontes libres , et notamment par Frank Adebiaye ;
  • aujourd’hui un nombre incalculable de fontes existent, pourtant - comme l’ont très bien fait ressortir les échanges avec le public lors de cette conférence - les textes de labeur semblent très souvent mis en forme avec la même poignée de fontes. Peut-être est-ce là autant un manque de connaissances typographiques des lecteurs et des éditeurs - oui j’ai bien dit éditeurs ;
  • le Web et le livre numérique interrogent nos pratiques de lecture, aussi à travers des questions typographiques ;
  • les formats des typographies évoluent toujours, notamment via les Web fonts et @type-face, qu’en est-il de la pérennité de ces fichiers et de ce patrimoine numérique ?

Que reste-t-il du webdesign ?

A List Apart vient de changer de version (de la 4.0 à la 5.0) : ergonomie, webdesign, choix typographiques, mais aussi du contenu avec des nouvelles rubriques. Tout le contenu du site est réintégré dans cette nouvelle interface. Lissage de l’antériorité, effacement d’une certaine mémoire graphique.
Pour quelles raisons ?

  • technique : maintenir une ancienne version peut être délicat ;
  • esthétique : un nouveau webdesign doit - pourquoi pas - aussi servir les contenus anciens ;
  • idéologique : donner de la cohérence, unifier, uniformiser, lisser ou effacer - c’est selon.

Cela peut être compréhensible pour beaucoup de sites web, mais cela me semble tellement dommageable pour la lecture web de ne pas tenir compte du contexte graphique, des choix esthétiques qui accompagnait l’écriture du moment. D’une certaine façon le Web s’oublie lui-même “graphiquement”, comme si cela n’avait pas d’importance, comme si le webdesign d’origine pouvait être vite oublié au profit de la nouveauté.

Une typographie en CSS ?

Créer des scripts ou des applications est un effort pour aller au-delà des limites du logiciel et pour établir des structures permettant de créer des polices pouvant réagir plus souplement aux diverses demandes de chaque nouveau projet.

Geoffrey Dorne signale une expérimentation intéressante : des icônes générées par quelques lignes de codes CSS, en alternative à l’utilisation d’images. Ça s’appelle One div. La vectorisation des images permet déjà l’adaptation de celles-ci aux différents formats et résolutions d’écrans. Des icônes en full CSS règlent le problème du poids des images et des requêtes aux serveurs, tout en posant une contrainte : le risque que l’affichage ne soit pas similaire sur tous les navigateurs, voir même qu’il n’y ait pas du tout d’affichage sur certains navigateurs - One div indique d’ailleurs la compatibilité avec les cinq principaux browsers pour chaque icône.

Pourquoi pas ne pas imaginer le même type de fonctionnement pour la typographie sur le Web : une génération dynamique avec un format/langage compréhensible par les humains. Tout comme c’est déjà le cas pour certains détails typographiques sur le Web (gestion des marges, césures, styles des paragraphes…).
En terme de format de typographie il y a une initiative intéressante qui existe déjà : UFO (Unified Font Object) est un format typographique ouvert, à base d’XML, lisible par les humains, permettant d’encapsuler des métadonnées, et utilisé principalement dans des applications telles que KalliCulator ou Font Constructor.
Une typographie en CSS serait surement extrèmement lourde, certains glyphes nécessiteraient peut-être des dizaines de lignes de code. Mais l’idée est séduisante d’avoir un format “web” pour une utilisation de la typographie sur le Web.